Wednesday, March 01, 2017

28-12-17 PENSER COMME UNE PAGE DE TALMUD


PENSER COMME UNE PAGE DE TALMUD

Je prends mon sac à dos et marche vers les voies de chemins de fer où ont été installées des anciennes stations de bus transformées en bibliothèques. C'est mon chemin habituel pour aller assister aux cours de Daniel Epstein qu'il donne à Matan.
Ces bibliothèques sont là pour que les livres circulent. Je m'y arrête chaque fois et suis toujours agréablement étonné de trouver des livres merveilleux, me demandant quelles sont les raisons pour lesquelles les gens les abandonnent.

J'y ai trouvé un livre de Jean Tardieu. En le feuilletant il a fait ressurgir en moi le souvenir des préoccupations qu'André a eu la dernière année de sa vie : ces rapports avec le langage et l'articulation des consonnes et des voyelles !
Il imageait ses explications en me racontant comment le "I" était droit, le "O" arrondi avec forces mouvements et exagération des muscles du visage. 
J'étais fasciné et nous avons organisé une conférence sur ce sujet dans mon studio à Haoman Haï.
Dans le livre de Jean Tardieu, j'ai relevé une phrase :
"Frappel avait remarqué que bien souvent la valeur sonore des mots ne correspond pas exactement à leur sens. C'est que pour lui l'onomatopée était le langage parfait (« blabla - tralala – plouf ») avait-il coutume de dire.  Voulant signifier par-là que le langage cérémonieux des adultes avait fait naufrage. Pour remédier à cette décadence et rajeunir le vocabulaire, il proposait de redistribuer les mots du lexique suivant la sonorité imitative de chacun d'eux. Par exemple le mot « Coffre », en raison de sa masse de son volume de sa puissance lui semblait convenir beaucoup mieux que le mot « train » au véhicule mécanique désigné par ce substantif. Le mot « Flaque » inquiétant et aveugle lui paraissait mieux appliqué que le mot nuit à l'ensemble des représentations suggérées habituellement par ce monosyllabe et ainsi de suite.

Longtemps, André a travaillé sur l'articulation des voyelles, leur signification picturale, non seulement à partir de sa langue hongroise mais aussi du français qu'il parlait parfaitement.
Il me faisait des petits dessins où il plaçait sur un cercle les voyelles
A.E.I.O.U., avec forces mimiques pour que je voie son visage.    
Il écrivait aussi des petites poésies où il appuyait sur la valeur phonétique du mot et de la rime.
J'insistais auprès de lui pour qu'il écrive et explique ses théories.
J'imaginais le livre qu'il aurait pu écrire, non pas comme un livre linéaire mais comme une page de Talmud.
J'ai compris que mon insistance, la manière de penser et le parler d'André, était comme une page de Talmud. Il voyageait du centre du texte aux alentours allant de commentaire en commentaire, sautant les siècles. André ne finissait pas ses phrases, ce qui donnait la liberté et l'incertitude de devoir les finir dans notre tête.

Peut-être, cela venait-il de la vitesse extraordinaire à laquelle son cerveau travaillait.

Jeudi vingt-trois février, j'ai visité Ruth, sa femme, qui était tombée malade et avait dû s’aliter.
C'est ainsi que je suis entré dans sa chambre à coucher er je me suis assis sur une chaise du côté du lit qu'André occupait.
J'étais bouleversé de la voir malade, toussant, essayant de surnager au-dessus des souvenirs. Je n’étais pas entré dans cette chambre depuis sept mois.

En levant les yeux sur la bibliothèque, à côté de son lit, mon regard s'est attardé sur le livre d’Ivan Fonagy « La Vive Voix essais de psychophonétique ». 
Je l'ai emprunté et j'ai commencé à le lire dans l'autobus ce qui m'a fait replonger au temps de nos conversations dans le café "l'Endroit d'Isaac" rue de la Maison du Pain.

Page vingt et un, le statut du style vocal. « 

D'autre part, Moles considère les structures abstraites, constantes, qui sous-tendent la communication comme messages sémantiques, les réalisations concrètes, individuelles, qui constituent l'acte de communication comme messages esthétiques. Ainsi, les règles de la syntaxe, les phonèmes, la partition musicale, le sujet que représente le tableau relèvent de la sphère sémantique, d'autre part, les phrases individuelles, les sons de la parole, une réalisation individuelle de l'œuvre musicale, le maniement du pinceau qui caractérise un peintre véhiculent de l'information esthétique.

Les deux définitions sont à la fois complémentaires et contradictoires. L'œuvre musicale s'oppose en tant que source d'information esthétique à l'œuvre verbale, elle appartient en même temps, sous sa forme abstraite déterminée par la partition, à la sphère sémantique, conformément à la deuxième définition.

Pour éviter de tels chevauchements, on aurait intérêt à distinguer les messages stylistiques que constituent toute réalisation individuelle d'une structure virtuelle, verbale, musicale, picturale ou autre, d'une part, et les messages esthétiques qui relèvent d'un code non verbal, d'autre part.